Abbe J-S

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vendredi 5 mai 2017

Sermon pour les obsèques d'un ami

Dans un des poèmes que l’on trouve dans la 5e méditation sur la Mort, François Cheng a écrit ces vers : « Ne laisse en ce lieu, passant, ni les trésors de ton corps, ni les dons de ton esprit, mais (seulement) quelques traces de pas ». Le poète semble vouloir dire que le seul héritage que nous puissions, ou bien, que nous devrions laisser derrière nous, ces sont les quelques traces de nos pas. C’est une parole qui nous invite à la vérité et à l’humilité. Puisque, sommes-nous d’autres choses que ce que dessinent les traces de nos pas que nous aurons laissé en passant par ce monde ?

En ce disant, j’ai devant mes yeux les premières images que j’ai gardées de Pierre : c’était en été, il y a bien 8 ans, dans la chapelle des frères de Sacré-Cœur à la rue Chatillon, Pierre venait assister à la Messe, célébrée chaque jour à midi moins le quart. Je le voyais arriver, je le voyais partir, en faisant les pas lents et difficiles. « Qu’est-il a ce monsieur ? – j’ai demandé à Marie-Paule – ah, si tu savais toutes les maladies qu’il a connues et qu’il en souffre », m’a répondu-t-elle. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Pierre. Plus tard, il me racontera les grandes aventures de sa vie : durant la Guerre, ou en Pologne, encore derrière le Rideau de fer. Mais dans mon cœur, rien ne peut remplacer ces premières images – et pour moi, en faisant ces pas, il était plus vaillant, plus courageux que beaucoup d’aventuriers qui ont arpenté le monde.

Dans l'évangile selon saint Jean, le Seigneur ressuscité dit à Simon-Pierre : « Quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais ; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller ». Accomplir la vie consiste parfois à accueillir certains inattendus. Tout peut être perdu, la capacité de nos membres, la lucidité de nos pensée, nos sensibilités, nos forces, notre mémoire… Mais, aurions-nous toujours la volonté de persister, de poursuivre notre chemin avec les moyens qui nous restent ? Pierre a bien connu le déclin de la vie, mais petit à petit, il a appris à se découvrir dans une phase nouvelle de sa vie, qui ressemble à une nouvelle enfance.

Qu’est-ce qu’un enfant ? Sinon un simple mendiant d’amour. Dieu a été Lui-même un mendiant d’amour, en prenant notre chair, en se faisant petit, en se révélant par son visage d’enfant. En acceptant la perte de ses forces et ses capacités physiques, Pierre a pu connaître ce que Dieu a expérimenté durant l’enfance de Jésus : et il a pu comprendre que tout peut devenir grâce, et tout est, en effet, grâce, si notre cœur s’ouvre à la grâce, et ce sera l’ultime expression de notre amour.

« Où vais-je ? » C’est une des dernières questions que Pierre a posé à Bernadette. Oui, où va-t-il ? Où est-il aujourd’hui ?

Mais, savez-vous, chaque fois lorsque nous levons notre regard vers là nous où sommes appelés, le sol sous nos pieds se transforme en Terre Promise.


mardi 2 mai 2017

Homélie du IIIe dimanche de Pâques 30 avril 2017 (L'église Saint-Clément de Metz)

« Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse ». C’est toujours avec une affectueuse émotion que je relis ce passage de l’Évangile selon saint Luc, puisqu’il me fait penser spontanément à « Mane nobiscum Domine », la dernière Lettre Apostolique du Pape saint Jean-Paul II, avec laquelle il a inauguré en octobre 2004 l’année de l’Eucharistie. Dans ce très beau texte, le Pape rapporte l’expérience pascale des disciples d’Emmaüs à la présence réelle du Christ ressuscité dans le Sacrement de l’autel : « Entre les ombres du jour déclinant et l'obscurité qui envahissait leur esprit, écrit-il, ce Voyageur (inconnu) était un rayon de lumière qui ravivait en eux l'espérance et qui ouvrait leurs cœurs au désir de la pleine lumière. « Reste avec nous », supplièrent-ils. Et il accepta. D'ici peu, le visage de Jésus aurait disparu, mais le Maître « demeurerait » sous le voile du « pain rompu », devant lequel leurs yeux s'étaient ouverts ».

En réponse à la demande des deux disciples : « Reste avec nous », le Seigneur reposa les gestes du Jeudi saint – les gestes de l’institution eucharistique. Le Message du Christ semble clair : oui, je reste avec vous, et je serai « avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20), mais désormais c’est dans le sacrement de l’Eucharistie que je suis présent parmi vous, par la fraction du Pain.

Cependant, le message du Christ ne se limite pas au réalisme eucharistique : le Ressuscité demeure présent dans l’Eucharistie, non pas comme un objet figé de l’adoration liturgique, mais comme « la source d’eau vive », la source même de la vie de l’Église : Ecclesia de Eucharistia – l’Église vit de l’Eucharistie. En tant que baptisés, membres de l’Église visible et active du Christ ressuscité, nous venons tous nous abreuver à cette source, et en ce faisant, nous faisons « corps », et le corps vivant, sacré et véritable du Christ ressuscité s’actualise par notre participation à l’Eucharistie ; et en cela, se trouve le sens profond et authentique de la sainte Communion.

Vivre l’Eucharistie, c’est vivre la Communion, c’est vivre l’Église en tant que Corps véritable du Christ ressuscité. En s’appuyant sur l’œuvre du Cardinal Henri de Lubac, William Cavanaugh, un théologien américain toujours très actif que notre ami Martin Steffens cite abondamment, a écrit ceci : « L’Eucharistie et l’Église, toutes deux comprises par le terme Communio, sont ensemble l’actualisation contemporaine du corps historique, l’unique événement historique de Jésus. Les chrétiens sont le Corps réel du Christ et l’Eucharistie le lieu où l’Église parvient mystiquement à l’être ».

En effet, depuis l’âge apostolique jusqu’à l’apparition du culte eucharistique au Moyen Âge, plusieurs siècles durant, l’expression « corpus verum » désignait la communauté chrétienne, c’est-à-dire l’Église du Christ vivant. Lorsque l’Eucharistie – plus exactement, l’hostie consacrée – devenue l’objet du culte suprême du peuple chrétien, l’on commençait à attribuer à l’Église le titre du « corpus mysticum », le Corps mystique du Christ. Et William Cavanaugh invite les chrétiens d’aujourd’hui à revenir à la signification d’origine du « corpus verum » : l’Église est le Corps réel du Christ vivant par la célébration de l’Eucharistie. En effet, en célébrant le Mémorial de l’unique sacrifice de la Croix – en anglais : remember – le chrétien « remembre » le Corps du Christ vivant par l’offrande de lui-même dans son acte de communion.

Mais l’appel de Cavanaugh va bien au-delà de la célébration eucharistique : partout dans la société, là où le chrétien est présent, le Christ ressuscité est présent corporellement par celui qui communie à son corps eucharistique. Dès lors, la présence du chrétien dans la société ne serait jamais neutre ou personnelle, il serait toujours en communion avec le Christ et avec les autres membres de ce même corps – avec tous ceux qui communient au même Pain. Un chrétien n’est chrétien qu’en tant que membre du Corps unique, membre d’une communauté qui porte le nom de l’Église.

La pensée de Cavanaugh nous invite à réfléchir : nous vivons dans une société très méfiante, voire hostile envers tous ceux qui ressemblent au communautarisme, cette pensée peut même interprétée comme une menace au certain principe de notre société. Cependant, en étant discrets, nous sommes de moins en moins représentés, nous sommes en train de disparaître sur bien des scènes de la société. On s’étonne d’entendre les chrétiens prononcer sur tel ou tel sujet, et très souvent, on nous ignore.

Et enfin, qu’est-ce que le Christ attend de nous ? Nous demandons : Reste avec nous Seigneur, puisque le jour décline, puisque le temps devient hostile, puisque nous sommes isolés, marginalisés… mais sommes-nous toujours avec le Seigneur, sommes-nous avec Lui toujours et partout ? sommes-nous toujours en Communion avec Lui et avec nos frères, les membres du même Corps sacré ? Ou bien pour nous, la Communion n’est que ce petit moment de recueillement à chaque Messe, une fois par semaine ? 

Faire corps, être membres d’un même corps, vivre la Communion, si cela n’est pas une réalité concrète, visible et radicale, il ne donnera que du vent.


Réfléchissons mes amis, réfléchissons, discernons, et agissons.

vendredi 28 avril 2017

Homélie prononcée au Collège-Lycée Saint-Pierre-Chanel pour la fête patronale (28 avril 2017)

Si aujourd’hui, comme chaque année, nous nous sommes réunis religieusement dans ce lieu de culte, c’est pour célébrer la mémoire d’une figure, une figure certes lointaine, mais à laquelle nous nous sentons encore attachés et nous savons qu’elle dit quelque chose de ce que nous sommes.

Les pères maristes, en fondant cet établissement ont choisi saint Pierre Chanel comme patron-protecteur. Vous qui êtes héritiers de cette belle œuvre éducative, vous savez sans doute que ce patronage est au cœur de cet héritage qui vous est transmis. Le temps passe, des générations se succèdent, et cet établissement a beaucoup grandi dans bien des égards et son visage change tout comme le paysage qui l’entoure. Cependant, le nom de saint Pierre Chanel y est toujours inscrit, et ce patronage nous rappelle qu’il y a une dimension immatérielle de cette œuvre qui déborde ces murs et nous lie à une réalité invisible, que nous pouvons nommer « l’esprit ».

L’œuvre que vous avez héritée est chargée d’un esprit. Mais d’abord qu’est-ce que « l’esprit » ? « L’esprit est, le définit ainsi notre ami Paul Valéry, une puissance de prêter à une circonstance actuelle les ressources du passé et les énergies du devenir ».  Nous pouvons dire que l’esprit est cette force qui nous permet de vivre positivement le temps présent ; mais cette force nous ne pouvons l’avoir qu’à condition que nous demeurions liés au passé comme nous devons nous ouvrir à l’avenir.

Cependant, plus ou moins orientés par l’air du temps, nous ne sommes pas toujours bien à l’aise avec ceux qui sont du passé. Nous préférons parfois, voire souvent la rupture à la continuité, car nous nous méfions de tout ce que nous n’avons pas choisi par nous-mêmes ; nous nous croyons plus libres lorsque nous sommes détachés de toutes déterminations ; nous sommes séduits par tous ceux qui sont éventuellement possibles, et nous ignorons inconsciemment tous ceux qui ne cherchent pas à nous séduire.

Mais l’esprit véritable ne chercherait jamais à séduire, puisqu’il n’a pas d’apparence, il est à découvrir ; et c’est nous qui devons le chercher.

Et alors, qu’est-ce que l’esprit de cette fondation des pères maristes dont vous êtes héritiers ? Il est l’histoire d’un homme, l’histoire d’une vie, encore jeune mais généreusement offerte, sacrifiée à cause d’une foi, à cause d’un amour passionné, total et inconditionnel pour l’absolu.

Pour nous qui vivons dans un monde où tout se vaut, tout est relatif et discutable, tout est personnel et conditionnel, une telle histoire peut nous paraître troublante. Aujourd’hui, y-t-il encore quelque chose pour lequel nous voudrions donner jusqu’à notre propre vie ? Y-a-t-il encore quelque chose qui est digne d’une telle foi sans réserve ? Y-a-t-il encore quelque chose que nous puissions considérer comme absolu ? Nous pouvons nous interroger ainsi indéfiniment, mais nous ne pouvons cependant pas ignorer ou nier la saisissante beauté et l’incomparable noblesse dégagée par un tel sacrifice, une telle générosité.

Nous ne sommes que ce que nous faisons de nous-mêmes, et c’est en se donnant qu’une vie se réalise et s’accomplisse.

Mes amis, vous êtes héritiers de cet esprit, l’esprit de saint Pierre Chanel, l’esprit d’un messager, d’un martyr, l’esprit du don de soi, l’esprit qui exige une foi dans l’absolu ; et vous êtes appelés à transmettre cet héritage à la jeune génération qui vous est confiée.


Mais avant ce, il faudrait peut-être le faire vôtre.