Abbe J-S

Abbe J-S

dimanche 27 janvier 2019

Méditation du 27 janvier 2019

Méditation du dimanche 27 janvier 2019

« L’Esprit du Seigneur est sur moi » : cette parole du Prophète Isaïe prononcée par la bouche Jésus porte à ce jour une signification particulière. C’était au bord du Jourdain, lorsque, ayant été baptisé, Jésus sortait de l’eau, et la voix du Père se faisait entendre avec ces mots : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve toute ma joie », alors l’Esprit-Saint descendait sur Jésus sous la forme d’une colombe. Qu’est-ce que l’Esprit-Saint ? C’est l’amour infiniment paternel de Dieu dont son Fils unique est rempli. Aujourd’hui, en déclarant publiquement : « L’Esprit du Seigneur est sur moi », Jésus se révèle comme « Fils » : je suis le Fils, puisque l’Amour du Père réside pleinement en moi. Et il poursuit : « parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction », et « Il m’a envoyé ». Si le Père m’a rempli de son amour, s’il m’a consacré par la noblesse de la filiation divine, c’est pour m’envoyer, c’est pour que je sois son Apôtre : puisque le propre du Fils c’est faire la volonté du Père, c’est obéir affectueusement toute parole venue du Père ; c’est pour cette raison que je suis venu dans le monde, je suis venu vers vous : je suis là pour faire la volonté de mon Père. 

Et si le Fils est l’Apôtre du Père : c’est-à-dire son Envoyé, quel est sa mission ? Alors Jésus continue encore avec les paroles d’Isaïe : « Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés ».

Et maintenant, nous pouvons comprendre à deux manières cette annonce de Jésus. D’abord, nous pouvons entendre cette parole comme une auto déclaration faite uniquement à ses contemporains : vous attendez le Messie annoncé par la Loi et les Prophètes ? Je le suis, avec moi, la parole prophétique est totalement accomplie. Et nous savons que dans tous les récits évangéliques, les paroles de Jésus sont toujours accompagnés par les actes miraculeux qui créditaient ses paroles : Il va multiplier cinq pains pour nourrir une foule immense, il va guérir les paralysés, ouvrir les yeux des aveugles, purifier les lépreux, et même relever les morts. Nombreux sont ses contemporains qui vont découvrir en lui le Messie annoncé. Et pourtant, si notre lecture s’arrête là, l’arrivée de Jésus reste pour nous un événement historique et lointain. C’est peut-être édifiant pour nous de le savoir, et nous ne sommes pas vraiment concernés par cet événement. 
Mais nous pouvons aussi comprendre autrement cette annonce de Jésus, c’est-à-dire : par cette parole, nous pouvons découvrir dans l’avènement de Jésus un bouleversement profond de l’histoire humaine – le Fils de Dieu est venu pour arracher l’humanité tout entière à l’abîme de sa misère, et l’élever vers un horizon nouveau : il est donc le Rédempteur, non pas pour un petit groupe choisi, mais pour tout le genre humain, et il a changé définitivement le cours de l’histoire. Si telle est notre lecture de cet évangile, alors le Fils de Dieu est venu aussi pour nous, et la Parole bienfaisante de Dieu s’accomplira également pour nous aujourd’hui. 

Est-ce qu’il est vrai que le Fils est venu aussi pour nous ? Admettons que son avènement est encore actuel aujourd’hui, l’objet de cette venue est pourtant toujours bien précis : il est venue pour les pauvres, les captifs, les aveugles, les opprimés. Les sommes nous ? Si nous ne sommes pas ces miséreux, encore une fois, nous ne sommes pas concernés par son arrivée, puisque nous n’avons pas besoin d’être sauvés, nous nous contentons de notre existence. Mais si en réalité il est venu aussi pour nous, aujourd’hui, ici et maintenant, c’est-à-dire : nous avons besoin de lui, ce Sauveur, pour être guéris, relevés, libérés. 

Alors, il y a donc une question fondamentale pour nous : avons-nous besoin d’être sauvés ? Avons-nous besoin d’un Sauveur ?

Nous vivons dans un monde où tout signe de faiblesse exposé est un scandale. On idolâtre la performance, on s’oblige à être fort, rapide, efficace, on se protège par une belle apparence souvent artificielle. Et nous devons surtout cacher nos misères, nos fragilités, nos pauvretés, nos limites. Il est même indécents de s’intéresser à la faiblesse de l’autre : on se débrouille, on y croit et on éduque ainsi nos enfants et nos jeunes.

Mais la foi chrétienne honore la fragilité, honore la pauvreté. Pour un chrétien, ses limites ne sont ni honteuses ni pesantes, mais elles nous donnent une ouverture : une ouverture à l’amour, au Tout-puissant, à l’infini. 

En effet, qui sont les pauvres ? Il n’y a pas seulement ceux qui vivent dans une précarité matérielle, mais aussi tous ceux qui cherchent la vie, la vie véritable, la vie en plénitude, alors rien de ce monde ne peut les rassasier, rien de fugitif ne peut les satisfaire, mais seulement la vie de Dieu peut les combler. Et qui sont les captifs ? Il n’y a pas seulement ceux qui sont physiquement enchaînés, enfermés, isolés, mais aussi tous ceux qui sont désireux d’une liberté authentique, du corps et de l’âme, une liberté vivifiante et élévatrice, seul le Ciel peut leur accorder. Et qui sont les aveugles ? Il n’y a pas seulement ceux qui souffrent de la cécité du corps, mais aussi tous ceux qui, malgré les illusions fiévreuses et changeantes de ce monde et les brouillards épais du mensonge, quêtent inlassablement la Vérité, l’unique Vérité, seule la lumière divine peut les éclairer. Enfin, qui sont les opprimés ? Il n’y a pas seulement les persécutés et les exploités des systèmes économiques ou politiques, mais aussi tous ceux qui, malgré les désenchantements répétitifs d’ici-bas, ont toujours faim et soif d’une justice vraiment noble, inconditionnelle, inébranlable, qui n’appartient qu’au Royaume des Cieux.

Oui, le Christ Jésus vient, il vient à nous aujourd’hui pour nous donner la Vie de Dieu, le salut éternel. Mais il ne pourrait jamais mettre une seule petite goutte d’eau dans un verre déjà rempli. Qu’est-ce que le don de Dieu ? Qu’est-ce que le salut en Jésus Christ ? Nous le saurons, lorsque nous aurons dégagé de nos cœurs toute suffisance et toute illusion. 

lundi 21 janvier 2019

Eau, vin et sang - méditation du 20 janvier 2019



Méditation du 20 janvier 2019 sur les Noces de Cana

En janvier 1912, en marge de sa grande composition des « Élégies à Duino », le poète Reiner Maria Rilke a écrit en une semaine un ensemble de petits poèmes intitulé « La vie de Marie », dont le 9e est consacré à la scène des Noces de Cana. Sous la plume du poète, Marie, absorbée par la joie festive des noces, n’était pas vraiment consciente de la signification mystérieuse de la demande qu’elle avait faite à son Fils. Ce n’est que plus tard qu’elle comprendra que, c’était en effet à sa demande que son Fils s’est précipité vers le chemin de la Passion. Dès lors, à Cana, Jésus est « condamné au sacrifice », le sacrifice de l’Alliance nouvelle – bien qu’il était venu pour cela, et c’était, à l’origine, la volonté de son Père. Ce poème se termine ces mots sombres et graves : Marie ne vit pas que l’eau des glandes lacrymales de son Fils était, avec ce vin, devenue sang.

Dans le poème de Rilke, les noces de Cana constituaient en réalité une préfiguration de la Cène du Jeudi Saint, la Cène par laquelle Dieu a établi, avec son peuple, l’Alliance éternelle, scellée par le sang de son Fils. Les noces de Cana est donc un moment décisif dans la vie de Jésus, chacune de ces paroles, chacun de ces détails est chargé de solennité et symbolisme, en particulier, le bref dialogue entre Jésus et sa Mère.

« Ils n’ont pas de vin », dit Marie à son Fils. Mais Mère, tu me demandes du vin, le vin miraculeux qui permettra que cette fête perdure ; mais sais-tu que la fête véritable ne se célèbre pas ici et maintenant ? Sais-tu que le vin véritable n’est pas ce vin dont le délice est aussi éphémère que celui d’un songe ? Et connais-tu quel est le vin que mon cœur désire ? Le vin que mon cœur désire, c’est le vin à couleur de sang, dans lequel, le fils de Jacob lavera son vêtement et son manteau (Gn, 49,11) ; le vin que mon cœur désire, c’est le vin savoureux, annoncé par le Prophète Amos, qui coulera sur les montagnes et les collines et qui abreuvera et rassasiera mon peuple épuisé et assoiffé (Amos 9,13-14) ; le vin que mon cœur désire, c’est vin nouveau, avec lequel le Fils de l’homme victorieux s’enivrera dans la gloire de son Royaume (Mc 14,25). Mais à présent, l’heure n’est pas encore venue, puisque ma vigne est encore jeune – il faut que j’avance sur ma route et que j’appelle les ouvriers, et ils viendront travailler dans ma vigne. Mais le ravissement céleste du vin nouveau est réservé à la fin des temps.

Oui, Mère, tu me regardes avec insistance. Mais Femme bénie et pleine de grâce, que me veux-tu à présent ?  « Mon heure n’est pas encore venue », mais elle se prépare. Et l’heure viendra, et toi aussi, tu auras ta part dans ma coupe : lorsque tu me suivras jusqu’au pied de la Croix, lorsque tu me regarderas, debout, avec ton cœur aussi transpercé comme le mien, alors, tu sauras ce que je vois aujourd’hui dans ces jarres ; et toi, tu ne seras plus seulement la Mère de Jésus de Nazareth : je te confierai mon disciple bien-aimé, et par lui, tu seras la Mère de tous mes disciples présents et futurs, tu seras la Mère de tous les fils et les filles de mon Père, et tu seras vraiment, comme le nom que l’on te donnera : la nouvelle Ève – la Mère de tous les vivants. Mais à présent, ouvre ton cœur humble et immaculé et accueille ce mystère qui te semble encore trop obscur – et y prends déjà ta part. Et ce que tu m’as demandé, il te sera accordé.

C’est alors que la Mère se tourna vers les serviteurs du festin et elle leur dit : faites tout ce qu’il vous dira.

Faites tout ce qu’il vous dira : c’est la Parole de la Mère qui nous indique son Fils, notre Frère aîné, c’est la Parole de notre Mère qui nous conduit vers le Maître, notre vie et notre salut – et par cette parole elle nous ouvre, à nous aussi, ce festin royal et nous invite à y prendre chacun sa place.

Frères et sœurs, le festin se prépare, il se prépare pour nous, et il se réalise déjà dans le mystère de l’Eucharistie. Dans quelques instants nous allons nous avancer vers Lui, vers ce Dieu qui nous convie et qui vient nous accueillir : alors comme ces serviteurs qui Lui présentaient ces jarres remplis d’eau, livrons lui nous aussi, tout ce qu’il y a dans nos cœurs, même les quelques amertumes, les inquiétudes et les angoisses de nos quotidiens, Il les recueillera tous, et il les changera en délice.


samedi 12 janvier 2019

Méditation sur la paternité


13 janvier 2019, baptême du Seigneur


« Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie », cette parole du Père qui se faisait entendre au bord du Jourdain a révélé en effet le sens profond de notre baptême : ce sacrement nous fait entrer dans la filiation divine, nous sommes désormais reconnus comme enfants de Dieu, l’objet de son amour paternel. Ainsi, dès ici-bas, nous sommes participants à la vie de Dieu.

Si le cœur du message chrétien reste immuable depuis l’aube de l’histoire chrétienne, le contexte de sa diffusion et sa réception change cependant à chaque époque. Aujourd’hui, en effet, qu’est-ce que cela signifie : « Dieu est notre Père » ? Plus grand-chose. Pas plus que « le Seigneur est notre Roi ». Si politiquement nous avons tué le roi il y a un peu plus de deux siècles, philosophiquement et culturellement, nous avons aussi tué le « père », depuis une soixantaine d’années.

On a tué le père, d’abord en tant que la figure de l’autorité : il était le méchant faiseur et le détestable défenseur des interdits, celui qui incarne toute sorte d’oppressions. En criant : « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi », et « il est interdit d’interdire », on a brisé la paternité traditionnelle, qui était le socle même d’un certain ordre de la société, dont certains d’entre nous gardent encore quelques souvenirs plus ou moins heureux. Depuis alors, les pères de ce monde peinent pour trouver un rôle nouveau, un peu plus complaisant et surtout moins austère. Ils essaient de partager le rôle de la mère, souvent maladroitement. Enfin, il arrive le jour où certaines personnes se mettent à penser et à dire que la paternité n’est pas absolument nécessaire, elle n’est pas incontournable dans la venue ni dans l’existence même de l’enfant, on pourra tout à fait en passer. Si à l’heure actuelle la technique ne permet pas encore l’exclusion totale et définitive du père dans la conception d’un enfant, on peut néanmoins déjà réduire le père à l’anonymat. C’est-à-dire, on peut faire venir un enfant au monde dont le père est sans visage ni identité.

Je ne peux pas me permettre de continuer à développer ce sujet, sinon j’aborderais ma vision personnelle sur certains projets de lois ou choix politiques qui sont dans l’air du temps, et ce sera une utilisation abusive de cette place que j’occupe. Je suis là pour vous parler de la foi de l’Église, je suis là pour vous parler de Dieu : ce Dieu qui se révèle à nous et qui est présent dans notre existence. Cependant notre foi ne peut pas être déconnectée de ce monde dans lequel nous vivons, notre relation avec Dieu ne peut pas être hors sol : nous devrions pouvoir la vivre pleinement dans le contexte actuel avec toutes ses difficultés et ses complexités et l’articuler avec le langage de notre temps. Il est donc nécessaire pour nous de concevoir ce fait que Dieu se révèle à nous en tant que Père, dans un monde où pour beaucoup le réalité du père est déjà devenue marginale, voire négligeable.

Si Dieu continue à se révéler à nous comme Père – notre Père, c’est parce qu’Il a préféré et choisi la fragilité. Il est une fragilité intrinsèque de la paternité : elle ne serait vraiment légitime qu’avec le consentement de l’enfant. Un homme n’est vraiment père que lorsqu’il est reconnu comme tel par l’enfant qu’il considère comme sien. Personne ne peut auto-proclamer « père », puisque ce mot est réserver à la bouche de l’enfant. La plupart d’entre nous n’ont pas choisi d’être baptisés. Si vraiment par le baptême nous sommes reconnus comme enfants de Dieu, cette reconnaissance attend de nous un consentement libre et convaincu pour être authentique. C’est à nous de consentir à cette paternité de Dieu qui se révèle et se donne à nous. Et tout au long de notre vie, nous avons à renouveler sans cesse ce consentement, c’est ainsi que nous cultivons et entretenons la relation qui nous lie à Dieu, une relation filiation, qui imprègne progressivement notre être et devient finalement le noyau même de notre identité. Qui est Dieu pour nous ? Nous ne pouvons parvenir à la réponse de cette question qu’en avouant d’abord ce que nous voulons être pour Dieu. Un père peut être parfaitement attaché à son être de père, mais cette paternité est complètement inatteignable pour son enfant qui a décidé délibérément de le renier ou le délaisser. Nous savons comment le fils prodigue, ayant abandonné son père, est devenu esclave, et pour retrouver son père, il doit d’abord revenir à lui-même, consentir à nouveau son identité de fils. Le premier mot qu’il prononcera en voyant celui qu’il a délaissé est bien le mot « père », bien qu’il considère dans son cœur qu’il n’est plus digne d’être appelé « fils ».

Oui, le baptême est un don de Dieu : Dieu nous fait don de la filiation, mais cette filiation ne se réalise qu’avec notre consentement, notre consentement libre et résolu, fidèle jusqu’au bout de notre existence.

Mais qu’est-ce que ce consentement signifie pour nous ? Comme pour un enfant, la présence et la participation du père dans sa propre création est et restera un mystère, consentir à la paternité de Dieu, accueillir en nous cette inconcevable filiation, c’est accepter la partie mystérieuse de nous-mêmes, c’est reconnaître en nous une origine divine qui nous lie à l’insondable. Nous ne sommes pas seulement des êtres de chimie, nous ne sommes pas purement biologiques. Il y a d’autres choses en nous.

Oui, la liturgie nous invite aujourd’hui à faire la mémoire du baptême de Jésus. Mais cette mémoire n’a de sens pour nous que si nous prenons au sérieux notre propre baptême. Baptisés et enfants de Dieu, qu’avons-nous fait de notre baptême ?




samedi 6 octobre 2018

Cœur de pierre...


Homélie du 7 octobre 2018 – 27e dimanche B


L’Évangile que la liturgie nous propose aujourd’hui semble tellement loin du monde dans lequel nous vivons. Qu’est-ce que cet Évangile veut bien nous dire – il faut lutter contre le divorce ? Ou bien il faut condamner l’adultère ? En France, le divorce a été déclaré légal dès le 20 août 1792, sous la Terreur par l’assemblée législative, cette loi a été adoptée par l’assemblée nationale le 20 septembre de la même année, à l’aube de la première République. Toujours en France, mais un tournant beaucoup plus récent, l’adultère a été dépénalisé par la loi du 11 juillet 1975. D’une manière générale, nous nous taisons sur ces sujets. Puisque, pour une très grande partie de nos contemporains, la dissolution du mariage par le divorce est devenu un droit, et la dépénalisation de l’adultère s’accorde avec le respect pour la liberté des individus. Dans ce contexte, comment pouvons nous entendre un texte de l’Évangile avec des positions aussi tranchantes que radicales ?

Cependant, le saint Évangile n’est pour nous ni le code civil, ni la code pénal, ni même un manuel de théologie morale. L’Évangile est la Parole de Dieu, et cette Parole nous révèle qui est Dieu, notre Créateur et notre Sauveur – et, en Le révélant, elle nous dit qui nous sommes, nous, en toute vérité. Par cette double révélation, le Christ Jésus nous conduit vers une rencontre personnelle avec Dieu. Aucun baptisé ne peut faire économie d’une telle rencontre. C’est pourquoi nous ne pouvons pas recevoir la Parole de Dieu avec nos mesures à nous, nous devrons plutôt la recevoir telle qu’elle est, une Parole vivante et vivifiante, et la laisser parler en nous.

Aujourd’hui, je voudrais que nous nous arrêtions sur une expression particulière de cette Évangile – « la dureté du cœur ». Dans l’Évangile, Jésus dit aux pharisiens – Si Moïse vous avait permis de renvoyer vos femmes, c’était à cause de la dureté de votre cœur. Qu’est-ce que cela veut dire : un cœur endurci ?

D’abord, le cœur. Pour les Sémites de l’antiquité, le cœur est l’organe central et mystérieux de la vie, il est le siège des affections – non seulement de l’amour, mais aussi du désir, de la joie, du regret, de la tristesse, de la colère, du courage, de la confiance, mais il également le siège de la mémoire, de l’imagination, de l’intelligence. Le cœur est donc l’intériorité profonde d’une personne – c’est en touchant le cœur de la personne qu’on la touche vraiment. Selon cette définition du cœur, nous pouvons dire qu’un cœur endurci est un cœur privé d’affections, un cœur qui s’enferme, un cœur devenu froid et insensible.

Mais dans le langage biblique, l’expression de « la dureté du cœur » a encore un sens plus précis. Jésus a été éduqué dans la foi juive et imprégné de sa culture, il connaît parfaitement la Torah et les textes prophétiques, et il prie quotidiennement avec les mots des psaumes. Lorsqu’il prononçait : « la dureté de votre cœur », il faisait très probablement allusion à ces versets du Psaume 94 : « Aujourd’hui, si vous écoutez ma voix, n’endurcissez pas votre cœur comme à Meribah, comme au jour de Massah dans le désert, où m’ont tenté vos pères, où ils m’ont éprouvé, bien qu’ils aient vu mon œuvre ! » (Ps 94,8-9) En effet, pour le Psalmiste, un cœur endurci est surtout un cœur qui s’est détourné de Dieu, un cœur aveuglé et assourdi devant la présence et les actions de Dieu, un cœur hostile qui va jusqu’à rejeter et défier Dieu. Cette expression a été reprise plusieurs fois dans le Nouveau Testament. Par exemple, à propos des païens qui se laissaient guider par le néant de leur pensée, l’Apôtre Paul écrit dans son Épître aux Ephesians : « Ils ont l’intelligence remplie de ténèbres, ils sont étrangers à la vie de Dieu, à cause de l’ignorance qui est en eux, à cause de l’endurcissement de leur cœur » (Ep 4,18). Sur la même ligne que le Psalmiste, pour Paul, le cœur endurci est un cœur s’obscurcit, s’enferme dans l’ignorance et refuse la lumière de la foi.

La dureté du cœur est donc une image de l’attitude ingrate et obstinée des peuples qui refusent Dieu. Mais pourquoi cette attitude a aussi pour conséquence la rupture du mariage ? Nous savons que le mariage a été établi et béni par le Créateur dès la création de l’homme. Dieu créa l’humanité à son image et selon sa ressemblance. L’union entre l’homme et la femme trouve en effet sa source et sa racine dans la communion intime entre Dieu et sa créature. Dès lors que cette communion se trouve dénaturée, l’union entre l’homme et la femme se coupe de la bénédiction divine, leur amour ne sera plus alimenté par la grâce du Créateur. Mais par la pure volonté humaine, empoisonnée par la convoitise et la jalousie, l’amour devient une chose fragile et éphémère, il tend alors vers la rupture.
Mais pourquoi cet endurcissement du cœur ? Dans son Traité « de la Considération », saint Bernard s’adressa au Pape Eugène III, anciennement son disciple, en disant que les occupations excessivement nombreuses et très souvent mondaines le conduiront vers « l’endurcissement du cœur ». Il dit qu’un cœur endurci est « un cœur qui ne peut plus être ni déchiré par le remords, ni attendri par la piété, ni troublé par les prières, (…). C’est un cœur que les bienfaits laissent ingrat, qui est perfide dans ses avis, impitoyable dans ses jugements, imprudent dans l’infamie, inaccessible à la crainte, inhumain dans les choses humaines, téméraire dans les (choses) divines, oublieux du passé, plein de négligence pour le présent, et d’imprévoyance pour l’avenir. (…) (En somme), un cœur endurci est également incapable de craindre Dieu et de respecter les hommes ».

Ces mots, saint Bernard les a écrit pour le Pape de l’époque, mais nous tous, nous pouvons y tirer quelques leçons. Si ce sont les occupations mondaines et excessives qui endurcissent nos cœurs, qui nous rendent ingrats et même nous déshumanisent, il est peut-être utile pour nous d’examiner en profondeur toutes nos occupations, même nos préoccupations et les discerner à la lumière de la foi.

Et finalement, c’est Dieu qui nous permet de devenir vraiment nous-mêmes – souvenons-nous de cette Parole du Prophète Ezekiel : « J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair » (Ez 36,26).

samedi 8 septembre 2018

Le visage de la nouvelle servitude volontaire...


Homélie du 23e dimanche du Temps ordinaire – 9 septembre 2018


« Effatà », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ». En prononçant ce mot, la voix du Christ Jésus nous révèle que la guérison de cet homme miséreux, sourd et muet, se manifeste dans l’ouverture de ses sens. C’est une double ouverture. D’abord, l’ouverture de son ouïe – ses oreilles peuvent entendre maintenant la parole des autres, et désormais on peut s’adresser à lui ; puis, l’ouverture de sa bouche – il peut, lui aussi, dorénavant faire entendre aux autres la voix de son cœur. Par cette double ouverture, son monde intérieur s’unit au monde extérieur ; ainsi cet homme, jadis considéré comme maudit, isolé, exclut, voire ignoré de tous, est réintégré dans la société des hommes. Cette guérison est donc bien plus qu’une guérison physique. En effet, c’est la dignité de cet homme qui a été restaurée et rétablie par le Christ Jésus.

La plupart d’entre nous, jouissons jusqu’à présent sans grande peine de notre ouïe et de notre voix, et nous ne mesurons jamais assez combien sont essentiels ces deux sens pour l’aisance de notre existence. Ils sont dons de Dieu, ils nous sont précieux.

Cependant, nous pouvons faire un examen de conscience en interrogeant nous-mêmes. Aujourd’hui, dans notre société, est-ce que tout ce que j’entends, et tout ce que je fais entendre, honorent ces dons de Dieu – c’est-à-dire : mon ouïe et ma voix ?

D’abord, qu’est-ce que l’on entend au quotidien ? On entend les actualités, les informations – On a tellement peur d’être déconnecté, d’être mis à part, alors consciemment ou inconsciemment on cherche à s’informer tout le temps et sur tout. Notre vie actuelle est saturée d’informations. La plupart des informations noircissent notre regard sur le monde, sur notre temps, et parfois sur nous-mêmes. Et le discours souvent – et très curieusement – unanime des médias sur certains sujets ou sur certains personnages nous introduit dans une invisible dictature de pensée unique : à la suite de certains journalistes très bruyants et malintentionnés et certains experts ou spécialistes auto-déclarés, on met facilement les étiquettes sur tel ou tel personnage public, on condamne sans hésitation tel ou tel type de propos. On ne réfléchit plus du tout, on anesthésie docilement et honteusement notre capacité de raisonnement et de discernement.

Et puis, on entend aussi les publicités, beaucoup de publicités qui reviennent en boucle. Les publicités nous dessinent une vie rêvée, idéale et parfaite. Les publicités nous dictent ce qu’on doit manger, comment on doit s’habiller, comment on doit organiser notre vie professionnelle, scolaire, familiale et même les vacances, les déplacements – par-dessus tout cela, les publicités nous disent avec une incroyable certitude ce qu’est le vrai bonheur de notre vie – un bonheur orné par la dernière génération de iPhone, le nouveau style de voiture sportive, et une nouvelle maison complètement parfaitement robotisée. Oui, on entend les publicités qui se répètent jour et nuit, et ainsi, on se soumet à une autre dictature – celle de la consommation.

On entend encore des ragots, les petites histoires pas très glorieuses sur l’un ou sur l’autre. On fait quand même un peu d’efforts pour que notre complaisance ne paraisse pas trop à l’extérieur, mais on sait bien à l’intérieur de nous-mêmes que entendre dire du mal des autres nous fait plaisir, surtout quand notre propre vie est quelque peu décevante. La troisième dictature, celle de la médiocrité.

Et on entend partout du bruit, beaucoup de bruits – ces bruits qui prétendent parfois être la musique qui veulent nous distraire,  ces bruits sans lesquels on ne saurait plus vivre et on ne pourrait supporter le moindre de silence – devant lequel on se sentirait nu. Mais dans ces bruits se sont glissées les paroles haineuses, les railleries méchantes, les bêtises énormes, les mensonges nuisibles, et puis beaucoup beaucoup de cynisme. Noyé dans cet océan de bruit, on se distrait, on s’habitue, on s’avilit, on se laisse transformer, on se laisse asservir. La dictature du bruit.

Le monde est une histoire racontée par un fou, plein de bruit et de fureur – ces mots que Shakespeare a mis dans la bouche du roi Macbeth pourraient nous faire rougir aujourd’hui. Cette histoire de fou, nous en faisons partie. En effet, qu’est-ce nous faisons entendre aux autres à notre tour ?  Hélas, dans la plupart des cas, nous répétons ce que nous avons entendu – les préjugés, les mensonges, les railleries, les bêtises, les grossièretés, les ragots. On a peur d’être différent des autres. On a peur de penser différemment, de parler différemment. On a même peur de ne pas rire des bêtises qui font rire les autres. On n’a plus de liberté. On est soumis. Dans une usine qui ne produit que du bruit, machinalement nous faisons du bruit avec les autres. Dans ce régime de dictature collective, nous devenons dictateurs avec les autres.

Nous n’honorons pas ces sens qui nous sont donnés par le Créateur pour embellir notre vie – ceux que nous entendons nous rendent sourds – puisqu’ils nous empêchent d’entendre les paroles véritables, qui ont vraiment quelques choses à nous dire ; et ceux que nous faisons entendre nous rendent muets – puisqu’ils ne viennent pas de notre cœur. Il nous est peut-être nécessaire de nous tourner à présent vers le Christ, comme le sourd-muet de l’Évangile, et de Lui demander de prononcer de nouveau sur nous ce mot « Effata », ce mot qui nous rappelle aussi la grâce que nous avons reçue de notre baptême – puisque nous savons qu’il existe cette étape préparatoire dans le rite du baptême où le prêtre trace le signe de la Croix sur l’oreille et la bouche de l’enfant en disant cette prière : « Effatà, c’est-à-dire : ouvre-toi. Le Seigneur Jésus a fait entendre les sourds et parler les muets : qu’il te donne d’écouter sa parole, et de proclamer la foi pour la louange et la gloire de Dieu le Père. »

Oui, que Dieu ouvre notre ouïe avec sa Parole de vie, et qu’il mette dans notre bouche la foi, son Évangile et la louange de sa gloire. Amen.





samedi 21 juillet 2018

Que cherchez-vous ? (22 juillet 2018 – 16e dimanche B)

On s’impressionne toujours devant les phénomènes de masse, les événements qui font déplacer une foule immense. On pense aux concerts de Johnny ou ceux des Rolling Stones. Mais il semble que le plus grand concert dans l’histoire est celui de Jean-Michel Jarre, qui a eu lieu en 1997 à Moscou, le compositeur de la musique électronique a rassemblé 3.5 millions de spectateurs. Le Pape François n’en fait pas moins. Selon les journalistes, la Messe qu’il a présidée à Manille en janvier 2015 a réuni 6 million de catholiques. Et il y a une semaine, aussitôt après la victoire de l’équipe de France au Coupe du monde, il semble qu’il y a quelques vingt millions de français qui sont descendus dans la rue pour savourer ce moment de gloire. Au cœur de ces incroyables mobilisations, il y a toujours une ou un petit groupe de personnes, qui ont connu un exaltant exploit, ou qui sont doués d’un charme ou d’un charisme tellement fascinant. Alors que la foule qui vient les célébrer, les acclamer, ne fait qu’agrandir leurs auras et affirmer leur succès.  

Pour certains historiens, Jésus de Nazareth était un tel homme charismatique de son temps. Il était un prodigieux faiseur de miracles, un orateur hors pair. Dès le début de sa carrière, il a réussi à conquérir son public et acquérir un très grand renom. L’Evangile que nous avons entendu aujourd’hui semble pouvoir confirmer cette thèse. Jésus accueille ses disciples, revenus de mission, enthousiasmés mais harassés. Alors le Maître veut partir avec eux dans un endroit désert afin qu’ils se reposent. Cependant, la foule, ayant compris leur intention, se précipite et les précède à leur destination, afin de ne pas se séparer de Jésus. Quelle foule de supporteurs fidèles et fervents – et Jésus, quelle star !

Cependant, en regardant cette foule, Jésus ne voit que des brebis perdues, sans berger.

Et cela semble étrange. Lui-même n’a-t-il pas dit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la Maison d’Israël » (Mt 15,24) ? Alors aujourd’hui ces brebis se rassemblent autour de Lui : c’est Lui le Berger, Il se trouve devant son propre troupeau, pourquoi Il voit toujours en eux des brebis perdues ?

Mais la question est : pourquoi la foule le suit ? Que cherchent-ils ces gens qui ne le lâchent pas ?

Afin de comprendre leur attitude, revenons un instant sur le phénomène des bleus. Pourquoi les français célèbrent la victoire des bleus ? Parce que, malheureusement la plupart d’entre eux n’ont qu’une vie tellement médiocre, parce qu’ils sont saturés de soucis, d’angoisse, de déceptions ; et enfin il y a quelque chose ils peuvent célébrer, alors allons y ! Mais après avoir crié durant une nuit « on a gagné », le lendemain matin, ou quelques jours plus tard, ils comprendront qu’ils ne font pas partie de cet « on » qui a gagné – ils étaient simplement cloués dans leurs canapés avec les yeux fixés sur un écran pendant 90 minutes, ils n’ont jamais rien gagné, et rien n’a changé dans leur vie.

Oui, ce qui mobilise ces supporteurs des bleus, c’est leur vide, c’est leur manque, c’est l’ennui de leur quotidien.

Et la foule qui entoure Jésus – pourquoi le suivent-ils là ? Puisqu’ils voient en Lui le guérisseur qui relève les malades, le magicien qui chasse des démons, qui, avec cinq pains et deux poissons a nourri cinq mille hommes. Ils sont là parce qu’ils ont faim, parce qu’ils ne veulent plus confronter à la faim, à la souffrance, à la maladie, à la mort, parce qu’ils se savent fragiles et vulnérables, ils veulent être protégés, soutenus par quelqu’un de vraiment puissant.

Mais pour Jésus, il ne s’agit rien de tout cela : je ne suis pas venu pour faire quelques miracles et guérir quelques malades. Vous avez été nourris ? Mais vous aurez toujours faim, comme vos pères qui ont été nourris par la manne tombée du Ciel, ils n’ont pas été rassasiés une fois pour toutes, ils sont tous morts. Vous avez été guéris de vos maladies ? Mais vous serez de nouveau malades, puisque votre vie n’est que passagère, elle est mortelle. Mais écoutez, je ne suis pas venu pour vous faire des miracles, je suis venu pour vous donner moi-même : « je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde ; (…) Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle » (Jn 6,51.53-54).

Alors, aussitôt qu’Il prononça ces mots – l’échec : « Cette parole est rude ! Qui peut l’entendre ? » La foule se disperse aussi rapidement qu’alors elle s’est réunie. Seuls les Douze restent avec Lui. Et Il leur demanda : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Et Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,67-68).

La Parole de la vie éternelle – voila ce que Jésus veut nous donner. Et cette Parole, c’est Lui-même ; la nourriture qui apaisera à jamais notre faim, qui nous donnera la Vie véritable, c’est Lui-même. La sainte Communion que nous recevrons de Lui dans quelques instants, c’est Lui-même, c’est  Lui notre Vie, c’est Lui la vie éternelle. C’est pour cela qu’Il s’est fait chair, c’est pour cela qu’Il se donne dans l’Eucharistie.

Et nous, pourquoi on se ressemble aujourd’hui dans cette église ? Qu’est-ce que nous célébrons ? Qu’est-ce que nous cherchons ? Qu’est-ce que nous attendons de Jésus ?


Une chose est certaine : si nous ne désirons pas ce que Lui veut nous donner, nous sommes toujours des brebis perdues, sans berger et sans espoir.



samedi 30 juin 2018

La main de Dieu, la main de l'homme


En lisant l’Evangile de ce dimanche, je suis particulièrement touché par les deux mouvements de main – la main peureuse de la femme hémorroïsse, qui tend timidement vers le vêtement de Jésus, sans vouloir être aperçue ; puis, la main douce mais déterminée de Jésus qui saisit celle de la jeune fille, déjà inanimée, en l’ordonnant de se lever. Qu’est-ce qui s’est produit réellement lors de ces gestes ? Je pense que, derrière ces deux événements qui s’ensuivent, il y a en effet la main de l’humanité souffrante qui tend vers son Dieu, son Créateur et son Sauveur ; et en parallèle, la main du Dieu fait homme saisissant celle de l’humanité afin de la faire sortir de son abîme dans laquelle elle s’enfonce. La main de Dieu et la main de l’homme se sont touchées : c’est peut-être cela, le véritable miracle de l’Evangile.

Je ne sais pas si vous avez déjà eu l’occasion de pénétrer dans la Chapelle Sixtine, mais vous ne pouvez pas ignorer cette fameuse fresque de Michel-Ange, qui se situe à la partie centrale du grand voûte de cet édifice mythique, mettant en scène la création d’Adam. On y voit Adam, le corps indolemment étendu, avec son bras gauche, semble inerte, tend vers la main droite de Dieu. Et en contraste avec la passivité et la nonchalance du geste d’Adam, on peut percevoir une certaine tension presque tangible dans le bras et la main de Dieu – il semble vouloir atteindre avec son index celui d’Adam. Ces deux mains ne se touchent pas, cependant, d’une façon indicible, le mystère du don de la vie s’est rendu visible par cette fascinante proximité. C’est ainsi que Dieu fait don de la vie : en nous donnant sa main.

La main, c’est par elle que nous sommes distingués des autres êtres vivant. Depuis la nuit des temps, l’homme admire ses propres mains dont les capacités semblent insondables et inépuisables. On trouve déjà innombrables mains peintes sur les parois des grottes de l’ère paléolithique. Et les mains divinement sculptées par Rodin pourraient jusqu’à nous plonger dans l’extase. Nous sommes fascinés par nos mains, puisqu’elles font partie de nos privilèges, puisqu’elle nous permettent d’agir autrement que les autres êtres animés ne peuvent.

Aristote écrit dans la Métaphysique : « Ce n’est pas, en effet la main, absolument parlant, qui est une partie de l’homme, mais la main capable d’accomplir son travail, donc la main animée ; inanimée, elle n’est une partie de l’homme » (1036 b 30-32). Et pourtant, si la main a pour nous une valeur unique, ce n’est pas seulement parce qu’elle nous permet d’agir, mais aussi parce qu’elle nous permet de nous exprimer. Il est si beau de voir les amoureux se tenir par la main. Un petit  enfant donne sa main à celui ou celle à qui il fait confiance. Une main qui se laisse docilement saisir par une autre ou elle s’en débarrasse avec empressement – ces gestes disent long de ce que nous avons sur le cœur. Si notre main ne peut plus agir comme nous le voulons, elle pourrait toujours, même silencieusement, lancer un cri, ou faire entendre un murmure – et alors, c’est notre cœur qui parait, notre foi qui se manifeste.

Sur la Croix, le Christ avait les mains liées, il ne pouvait plus rien faire, alors il s’adresse à son Père : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit », et c’est ainsi que « tout est accompli ». À l’ouverture de Souliers de satin, Paul Claudel a mis en scène un père Jésuite, attaché sur un tronçon du grand mât d’un bateau et jeté dans la mer – il a compris qu’à présent, il est véritablement attaché à la Croix du Christ, la Croix de la Passion – d’une façon qui ne pourrait être plus serrée – et cette Croix n’est plus attachée à rien, alors il dit : « Seigneur, merci de m’avoir ainsi attaché ». Quelle profession de foi !

À nos jours, nous ne pouvons imaginer que nous ne soyons plus maîtres de nous-mêmes. Nous sommes censés être constamment disponibles, mobiles, motivés, prêts à agir, à contrôler, à entreprendre. Mais si notre volonté devient impuissante, et nos actions stériles, si nous sommes désarmés devant une situation qui nous dépasse, c’est peut-être parce que nous sommes éloignés de la source même de notre vie. Il est peut-être temps de nous arrêter et nous tourner vers le Ciel, vers Celui qui se penche constamment vers nous avec amour et attention.

Toujours à Rome, dans le catacombes saint Calix, je me souviens d’un dessin mural – un homme habillé en sacerdoce, les yeux et les main levés vers le Ciel – il est en prière ; je me dis : cette image est aussi un symbole de la foi. Le Christ dit à la femme qui a osé toucher son vêtement – ma fille, ta foi t’a sauvée, va en paix. Qu’il nous donne la même foi, la même audace, et que nos mains aussi puissent tendre vers Lui, avec la même insistance, et avec nos cœurs, amen.